A Rebours

Mis à jour : juin 14

Un après-midi au Louvre


Fut une époque, pas si lointaine où nous pouvions aller au musée.

En mémoire de ces temps bénis - aujourd'hui, les œuvres se regardent entre elles -, voici le récit d'une visite au Louvre avec Mohammed, 11 ans, Dounia et Deshan, 9 ans tous les deux (les prénoms ont été modifiés).


Avec une jeune collègue, Maëlle, nous les avions déjà amenés au Musée d'art moderne il y a 2 ans. Nous en avions profité pour aller jeter un œil à la tour Eiffel qu'ils découvraient en vrai pour la première fois bien que vivant à Paris.


Depuis, ces trois là n'ont eu de cesse de me demander quand nous recommencerions. Ils voulaient voir la Joconde !


Je finis par me décider, en accord avec les parents, pour le premier jeudi des vacances d'hiver.

[Oui, rappelez-vous, le terme " vacances" avait autrefois un sens.]

La veille, je leur ai demandé de venir afin de préparer la sortie : plans de Paris, trajets en métro, plans du Louvre, sélection des œuvres et/ou sections qu'ils ne veulent pas rater. Je leur montre ce que je prévois pour le goûter de manière à ne pas les décevoir, le goûter restant tout de même une pièce maîtresse de la sortie.


Le jeudi, comme attendu, Deshan arrive en avance avec sa maman un peu inquiète mais contente pour son fils, et Dounia et Mohammed, frère et sœur, arrivent en retard, avec un énorme sac de courses dans les mains : gourdes remplies de jus d'hibiscus pour tout le monde, mais aussi "pastels" et sauce au poulet que leur mère m'envoie en remerciement.


Petite récapitulation des règles de base et zou, direction le métro. Je sais que je peux leur faire confiance, ce que je leur dis. Je savais aussi que leurs parents seraient parties prenantes. Mais, les connaissant, et étant seule avec les 3, je redoutais tout de même l'agitation perpétuelle de Deshan et la rêverie parfois angoissée de Mohammed. Ils peuvent chacun paniquer rapidement en se croyant perdu ou du fait d'un bruit inattendu tant ils n'ont pas l'habitude de sortir de leur environnement très proche.


Mais tout s'est bien passé.


Durant la visite, et sur le trajet, Dounia et Deshan parlent beaucoup, questionnent. Mohammed est en totale observation mais ne s'interdit pas de faire quelques remarques en dépit du coût que représente pour lui toute prise de parole.


Tout y passe en vrac, du sujet le plus existentiel au plus esthétique : peur, mort, croyances, beauté, temporalité, esclavage, continents, mystères de l'art, natures mortes, nus, momies, rituels.


Il y aussi beaucoup, beaucoup, beaucoup de "On est où là ?" et "Comment on fait pour aller là ?"

Chacun a son plan du Louvre sur lequel nous avons repéré nos différentes étapes : la Joconde donc, le Radeau de la Méduse, les arts d'Afrique, d'Asie et d'Océanie, les sarcophages égyptiens, la Victoire de Samothrace.


Ce sont eux qui organisent nos déplacements, ce dont ils sont très fiers, entre maniement de plus en plus expert du plan et demandes régulières aux gardiens des salles, trop contents, eux aussi, de répondre à ces enfants pas blasés.


J'avais prévu de prendre quelques notes, sachant pertinemment que nos échanges seraient drôles, touchants. Mais, dans le tourbillon de la visite - déjà, ne pas les perdre...-, avec l'envie de leur en faire profiter au maximum, et d'en profiter moi aussi, j'en ai oublié mon carnet.


C'est dans le métro, en rentrant chez moi et après avoir ramenés les enfants à leurs parents, que me sont revenues quelques unes de leurs questions.


Pourquoi elle est tellement connue, La Joconde ?


Puis, face aux Noces de Cana : qui est-ce qui se marie ?


En observant quelques natures mortes : pourquoi ils ont peint un morceau de viande? (relevez le pluriel)


Au sujet d'une statue d'Océanie : comment tu sais que c'est un garçon ?


Intrigués par un hérisson : c'est des clous ?


Pourquoi c'est tout abîmé ?


Étonnés par les étudiants : pourquoi ils dessinent ? Ils dessinent trop bien !


Colombie, c'est en Amérique. C'est du vrai or ?


Pourquoi il y a des télés là ?


Comment on va là ? On retraverse le grand couloir avec toutes les peintures ?


Pourquoi ils sont tout nus ?


C'est quoi une momie ?


Pourquoi il est si grand le sarcophage ? Ils mettaient tout ça dans le sarcophage ? Ils croyaient ça ? Mais ils étaient bêtes ! Quand est-ce qu'on voit la momie ?

Devant les hiéroglyphes : pourquoi ils écrivaient comme ça ?


On ne va pas voir ça ? T'as envoyé une photo à ma mère ?


Après la visite des Égyptiens, au moment où il est question des croyances de chacun et où s'effectue la comparaison entre islam et bouddhisme, Deshan croit comprendre ce que signifie athée et me demande, n'en revenant pas : tu crois pas au paradis ?!?!?!?

Peut-être, elle est juive, conclue Dounia.


En passant dans la salle où sont exposés les Soulages, sans grand intérêt pour la peinture mais avec une admiration dans la voix : c'est le même qui a peint tout ça ? Il est encore vivant ? 100 ans !!!


Puis, en apercevant la Victoire au loin, Mohammed - dont il a déjà été question dans un post précédent - toujours inquiet : pourquoi elle a pas de tête ?


Quand est-ce qu'on prend le goûter ?


Le roi, il habitait tout seul ici ? C'est pour mettre un lit, ça ? Tous les plafonds, ils sont peints.


Je comptais repartir en passant par la Mésopotamie et leur montrer la cour de statues antiques mais, après deux heures et demi de visite, ils sont plus que cuits et je renonce.


Au goûter, nous refaisons la visite : ce qu'on a aimé, plus, moins, pourquoi. Il est à nouveau question du goûter en lui-même : pourquoi ça s'appelle quatre quart ? Ben parce qu'elle le coupe en quatre ! Et est-ce qu'on sent bien la confiture au milieu ?


Puis, ils se questionnent : T'as quel âge toi ? Pourquoi tu louches ? De là, ils dérivent sur les histoires de "harcèlement" à l'école. Qui s'est déjà fait embêter ? Qui a déjà embêté quelqu'un ? On essaye de réfléchir aux motivations des "embêteurs" ainsi qu'à l'élaboration de pratiques défensives. L'ignorance, la violence, le silence ?

Un point commun à ces trois enfants : la certitude que les adultes ne leur sont d'aucune aide dans ce genre de situation...


Au retour, Deshan a moins peur de se faire happer par les rails du métro mais n'est pas non plus tout à fait rassuré. Est-ce qu'il ne pourrait pas quand même tomber, sans faire exprès , comme quand il était petit et qu'il était tombé de la fenêtre du premier étage ? Dounia et Mohammed s'inquiètent de savoir ce qu'ont dit leurs parents concernant le retour. Rentreront-ils seuls de mon bureau à leur domicile ?


On appelle les parents, on s'organise.


Je les félicite, leur dis ma joie d'avoir passé ce moment avec eux. Même avec moi ? me demande Deshan ?


J'ai l'impression qu'en un après-midi, nous avons plus avancé qu'en des dizaines de séances individuelles. Tout ce que nous nous sommes dit ! Tout ce que nous avons découvert. Est-ce que ça laissera des traces ?

A-t-on vraiment ouvert des portes ? Ont-ils compris que le Louvre, c'était chez eux ?


- Moi, ben non je suis pas Parisien !

- Ah bon, pourquoi ?

- Je suis Angleterrien, je suis né là-bas.

- Oui, mais comme tu vis à Paris, tu es aussi Parisien. Parisien, ce n'est pas en fonction des origines, c'est en fonction d'où tu vis. Peut-être que l'Angleterre c'est un peu chez toi, parce que tu as de la famille là-bas, que tu es né là-bas, peut-être que tu as un passeport anglais, mais ici aussi c'est chez toi.

- Oui, comme nous avec le Mali ! On a deux pays nous aussi.

- Ah...

Je leur dis, redis et reredis : quand vous serez un peu plus grands, vous pourrez y aller tout seuls, et en plus c'est gratuit pour les jeunes. Regardez, il y a des gens qui viennent du monde entier pour voir ça. Vous, vous n'aurez qu'à prendre le métro !


Rendez-vous est pris pour une visite au Quai Branly lors d'une prochaine occasion.






Du 17 au 23 février :

La pme pour les nuls

Antonii GARRIDO Le lecteur de cadavres

Le naufrage des civilisations

Le retour du gentleman cambrioleur

Aya

Un livre en cyrillique

Lisa GARDNER

Françoise SAGAN Les quatre coins du cœur

James PATERSON

Juliette BENZONI La Comtesse des ténèbres

L'officier de fortune


Lucia BERLIN Manuel à l'usage des femmes de ménage

En vrai, c'est moi qui en relis vite fait une ou deux nouvelles avant de le prêter à Élise. C'est tellement génial ! Du coup, je le relirai en entier quand elle me le rendra :)


Souleyman Bachir DIAGNE et Jean-Loup AMSELLE En quêtes d'Afrique(s)


Sarah BARMAK Jouir En quête de l'orgasme féminin

Un livre qui prend beaucoup le métro ces temps-ci.


Agatha CHRISTIE

Educated

TACKIAN Avalanche hôtel

Georges ORWELL 1984

Eric DUPOND-MORETTI Le dictionnaire de ma vie

Stephen KING Carrie

Un bonheur insoutenable

Anne PAULY Avant que j'oublie

A tale of two cities

Carrie (la même lectrice qu'hier ??)

Luca di FULVIO Le gang des rêves



Du 24 février au 1er mars :

Anette HESS La maison allemande

Thomad MANN La montagne magique


Que des lecteurs de smartphone ce soir mais une dame donne 5 euros à un gars vraiment mal en point, sous le regard mi réprobateur mi compréhensif de son mari.


Marc LÉVY Une fille comme elle

Histoire des drones

500 recettes

Olivier REVOL On se calme ! Enfants agités, parents débordés

C. G. JUNG Ma vie

Marie-Christine ELGERSON

Philippe LANÇON Le lambeau

Jo NESBO Le fils

Herman HESSE

A new earth

Philip KERR Vert-de-gris


Grégoire KORGANOV Un temps de rêve

J'ai noté : très belle édition rose et verte. Du coup, je fais quelques recherches. L'éditeur s'appelle justement : Couleurs contemporaines.

Et je découvre que l'auteur est avant tout un "photographe du réel" qui semble avoir pour spécialité de photographier des couples père-fils nus. Il y en a tout un tas qui apparaissent quand je tape son nom dans le moteur de recherche.

Ça a beau être en vrac sur un écran, il se dégage de certaines photos une très grande tendresse, parfois une drôle d'étrangeté. Allez-y voir.


LE GOFF chez champs Flammarion, le lecteur crayon à la main, mais il est trop loin pour que je capte le titre.

OGAWA Le ruban

Jack LONDON

Franck THILLIEZ Deuils de miel


Postface :

Bien consciente de l'aspect anachronique de ce billet, et du fait d'un confinement pour ma part fort respecté (sauf pour les courses et le lavomatic puisqu'il a bien fallu que la machine à laver nous lâche maintenant, sinon ça aurait pas été marrant), je ne risque pas de croiser de si tôt des lecteurs dans le métro. D'une part, je ne le prends plus et ensuite, je doute que les gens qui le prennent se ruent sur des bouquins, épuisés comme ils doivent l'être (soignants, personnels de supermarché pour ne citer qu'eux).


En ce qui me concerne, les transports littéraires se feront donc désormais en chambre et j'ignore encore sous quelle forme.


Restez au chaud si vous avez la chance de pouvoir le faire ! Et lisez, ce sera toujours ça de gagné sur le temps des informations télévisées.


#longtimeago

#lecturedanslemetro

#transportslitteraires