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Une toute petite vie

Un jour, la première fois que j’entends sa voix, nous sommes samedi, je sors du boulot. Sur le quai, je perçois une tonalité différente, grave et trainante. Je ne sais pas si c'est une voix d’homme ou de femme. Je cherche des yeux et ne trouve pas. Il doit se reproduire plus ou moins la même chose différents samedis. Le métro arrive, exit la voix fantôme. Au bout de quelques semaines, je la vois. Elle est assise dans l’un des couloirs qui mènent au quai d’en face. Elle est là, parterre avec sa voix suppliante et basse.


Quelques mois plus tard, un bébé apparait à son sein. La Madone du métro. Je ne l’ai pas vue enceinte, mais du quai d'en face, ce n'est pas évident. Elle quémande de plus en plus fort, de façon toujours aussi peu intelligible, avec des variations de hauteurs qui ne me disent rien de bon pour l'enfant.


Une autre fois, je l’entends utiliser sa voix étrange pour rabrouer son bébé qui pleure. J’ai envie de pleurer moi aussi mais je prends mon métro. Je me dis que les services sociaux ne s’occupent pas des enfants à la rue. Comment le pourraient-ils avec la masse de travail qu’ils ont déjà et les moyens alloués à ce genre de cause perdue ? D’un autre côté, je me demande de quel droit je juge que cette femme ne devrait pas avoir d'enfant ?


Question que je suis bien consciente de ne pouvoir résoudre mais qui tourne et retourne, m’infligeant un fracas répété sur le mur de mes contradictions. D’un côté, tout le monde a le droit d’avoir un enfant. D’un autre côté, un enfant à le droit à un minimum. D’un côté, cette femme est une femme ; on ne va quand même pas (re)commencer à stériliser les gens sous prétexte qu’ils sont à la rue et handicapés mentaux. D’un autre côté, pour un enfant, qu’est-ce que ça signifie de naître et grandir dans ces conditions ? D'un côté, je connais bien les drames qui peuvent résulter de la carence (je ne parle même pas des mauvais traitements). D'un autre, ce ne sont pas forcément ceux que l'on croie qui sont les plus mauvais parents. Etc. sans pouvoir m'arrêter.


Je cours sur le quai pour ne pas avoir à attendre la rame suivante. Et puis moi, qu’est-ce que peux bien y faire, ce n’est sûrement pas mon problème. Il y a une "communauté" derrière cette femme et son enfant, j’en suis sûre. Est-ce rassurant pour autant ? Est-ce suffisant ? Mes yeux ont beau se déplacer sur les mots de mon livre, je ne lis pas.


Un jour, un autre, plusieurs mois plus tard, j’ai dû changer d’horaires, elles ont changé de quai ; je les retrouve. La mère fait maintenant la manche dans le métro, celui que je prends pour rentrer. Je la vois, d’abord avec son bébé en kangourou, puis avec la petite qu’elle traîne derrière elle par la main tout le long de la rame indéfiniment aller et retour pendant plus de 20 stations. L’enfant se laisse traîner, un peu hagarde, tend vaguement la main, pas convaincue.


Impossible de lever le regard. Dans ma lâcheté urbaine, je ne veux pas voir ça. Je me suis déjà occupé des autres toute la journée, stop. (Il y a toujours une "bonne" raison pour se donner "bonne" conscience.) Je ne peux rien faire pour cette enfant. Je donne bien une pièce de temps en temps mais rien de plus. Plus, ce serait quoi ? L’enfant commence à babiller, puis à parler plus franchement. Elle parle avec une voix à sa place, mélodieuse même, tandis que ça mère continue à s’exprimer comme en un cri douloureux.


Un samedi de plus, la fillette apparaît la tête rasée. Les poux sûrement… Le métro est sa maison. Sa mère l’installe sur un siège au milieu des passagers gênés et lui épluche des fruits avec la bouche. Elle crache les épluchures parterre et tend le fruit à sa fille qui le mange tranquillement. J'ai le sentiment que cette femme exprime par son corps quelque chose comme "ah, bon, vous ne voulez pas me regarder, vous ne voulez rien nous donner, eh bien je vais quand même m'asseoir là et vous allez bien être obligés de voir comment ça fait..."


Je change à nouveau d’horaire et je ne les vois plus pendant un temps.


Depuis quelques semaines, on dirait qu’elle m’attend. Elle est systématiquement dans le même métro que moi, seule désormais. C’est toujours sa voix que je reconnais au départ. Où est l’enfant ? Avec la communauté ? Les services sociaux ? En train de faire la manche ailleurs ? Est-elle seulement vivante ?


La femme crie sans cesser ni articuler que s’il vous plaît madame s’il vous plait mademoiselle s’il vous plait monsieur, et je veux disparaître sous mon siège. Ce n’est pas qu’elle me dérange – elle me dérange –, c’est que j’ai honte. Son humanité, son désespoir résonnent à mes oreilles à travers son cri. Et chez moi, l’humanité se nicherait-elle dans la honte ?


Je me refuse désormais à lui donner de l’argent, non par "principe" (on a les "principes" qu’on peut), j’ai plutôt la main leste d’habitude, mais parce que je crains qu’elle ne vienne à me reconnaître. C’est ce que je pense et qui m’empêche de penser.

Parfois, elle agrippe quelqu’un, se met à genoux, supplie.


J’imagine que c’est la seule façon qu’elle a trouvé pour récolter finalement quelques pièces. Quelques pièces, vite quelques pièces, on lui donne quelques pièces pour qu’elle parte, qu’elle s’en aille plus loin, que ça tombe sur quelqu’un d’autre.


Quelqu'un appelle-t-il cette femme par son prénom ?





Au cours de la semaine du 13 au 19 mai, je n'ai pas dû lever beaucoup le nez de mon bouquin (il figure ci-dessous, à vous de le trouver). En effet, la liste des livres croisés dans les transports est maigrichonne... ce qui ne m'empêche pas de la partager avec vous et de la #commenter histoire de me faire pardonner le texte de la semaine #laculpabilitétrouvetoujoursoùsenicher :  


Grégoire DELACOURT La femme qui ne vieillissait pas #cemecdoitmeconnaître

David BELLOS La traduction dans tous ses états #étatsdameéric (une référence pour les gens qui ont connu les années 80 en version française. Je viens de chercher le nom du groupe sur le net et il y a tout un tas de nostalgiques, c'est assez drôle #LunaParker)

David LAGERCRANTZ #imprononçable

Michel BUSSI Comme un avion sans elle #revoirletitreplease

Jorge Luis BORGES #difficiledefairemieux

Theresa REVAY La vie ne danse qu'un instant #lapréhistoirecétaithier

Elisabeth GASKELL Femmes et filles #reproductionspontanée

Les derniers jours de Paris #ambiancenotredame

Claude ALLÈGRE La science est le défi du XXIème siècle #quelespritvisionnaire

Sébastien FALLETTI La piste Kim #unefemmeouundictateur

Jorge SEMPRUN L'Écriture ou la vie #lesdeuxcestvraimentpaspossibleJorge...?

Édouard LOUIS Histoire de la violence #çametracasseaussi

Hannah ARENDT Eichmann à Jérusalem #toujoursdactualité

Le testament de Nobel #soyonssérieux

Yannick HAENEL Le Caravage #faussepiste

Disruption #motàlamodequejenecomprendspas

Agnès DESARTHES Ce cœur changeant #cettefemmedoitmeconnaître