Écolo du dimanche

Dernière mise à jour : 2 août

Mettons une femme, la quarantaine bien tassée, vivant depuis toujours – ou presque - à Paris, et rêvassant vaguement d’un peu de verdure

Donnons-lui un prénom, Sarah, au hasard


Voilà que quelques années en arrière, Sarah a la chance d’emménager dans un appartement avec balconnet. De là, elle se prend peu à peu de passion pour toutes sortes de fleurs empotées. Dahlia, camélia, lys, jasmin, passiflore, à chacune son histoire


Au fil du temps, son engouement se développe et ses proches, sûrement soulagés de la voir délaisser sa mélancolie légendaire pour un petit déjeuner au balcon, lui donnent du grain à moudre


Il va sans dire que Sarah, et les siens sous son impulsion, mangent bio ou raisonné, autant que possible local et de saison


Mais son «engagement» ne va tout de même pas jusqu’à se sentir obligée de compenser ses émissions de carbones délirantes (elle prend beaucoup trop l’avion). Tout juste songe-t-elle depuis des lustres à changer de fournisseur d’énergie


Et comme elle n’a pas de voiture et passe une très grande partie de son temps dans les transports en commun, elle estime que ça doit plus ou moins suffire comme compensation. En plus, il paraît que les sous-sols du métro sont plus pollués que les abords du périph. En un sens, elle se dit qu'elle sacrifie ses poumons au bien commun, à l’inverse des conducteurs de voitures qui larguent leurs polluants sans être plus empoisonnés que ça

Bref, les années passant, le balconnet devient une pièce maîtresse de son équilibre psychique

Oui, mais voilà


Voilà qu’avant-hier, alors qu’elle prend son petit déjeuner dans un extérieur de verdure qui n’exclut ni klaxons ni sirènes d’ambulance, elle découvre une petite bête immonde bouffeuse de fourmis et de pucerons. Sans trop hésiter, elle l’écrase, ce qui produit un petit crac de carapace brisée et laisse une traînée marron sur le sol. Puis, elle en voit – et en écrase – une autre, puis une autre, et encore une autre


C’est alors que sa matinée, censée être dédiée à la rédaction de comptes-rendus en retard, prend un virage à 2000 degrés. Elle s’affole, râle, brasse, montre l’ennemie à son compagnon – appelons-le Martín. Elle envoie même une photo à sa mère pour expertise. Entre deux micro activités, elle ne cesse de ressortir sur le balcon pour vérifier qu’il n’y a plus de bestioles


Mais, à chaque sortie, il y en a de nouvelles, qu’elle écrase sans pitié en les insultant


Sa mère, une experte des jardins qu’elle tient compulsivement au courant par sms, lui conseille d’aller à la jardinerie pour chercher des infos. Mais, à Paris, les jardineries se font rares, et elle n’a pas non plus des heures dans la journée pour s’occuper de ça. Martín propose un gazage en bonne et due forme avec la bombe "anti rampants", ce qu’elle refuse d’emblée


A Bricorama, elle fait rapidement le tour des produits sans en acheter aucun, trop peur de s’empoisonner elle-même. Elle est un petit être fragile et hypocondriaque, faut pas chercher la petite bête. Elle repart donc avec des pièges à colle jaune en forme de papillons


De retour en son domaine, elle continue le massacre et les insultes tout en plantant ses pièges dans les pots. Les capucines sont infectées de pucerons, comme d’habitude, mais aussi de ces ignobles bestioles se régalant de pucerons. C'est de là qu'elles viennent, c'est là qu'elles vont !

Elle plante des pièges partout dans les capucines avant de changer de tactique. Après avoir chaussé les gants de jardinage, elle s’empresse de fourrer les pucerons, les bestioles, les capucines, la terre et toute la jardinière dans un grand sac de courses, direction la poubelle de l’immeuble


En remontant de la poubelle, elle porte encore une grimace de dégoût, se demande si son geste est bien raisonnable. Est-ce que cela ne risquerait pas de déclencher une invasion du jardin de l’immeuble, et au-delà des espaces verts parisiens ? Les frelons asiatiques sont bien arrivés en Europe par transport (dans de la terre ?) et n’ont pas hésité à s’implanter. Pourquoi ces bestioles, ayant peut-être éclos du fait des grosses chaleurs, n’en feraient pas autant ? Après tout, ce n’est pas parce qu’elle ne la connaît pas que ce n’est pas une espèce locale. Que connaît-elle aux rampants ? Rien. Étaient-elles dans la terre ? Elles auraient aussi bien pu arrivées sur le balcon en étant trimballées par ces vermines de pigeons.

Sarah adore les oiseaux


Après avoir jeté toutes les capucines, elle n’est pas encore tranquille et s’imagine lavant le balcon, mais aussi pourquoi pas la terre, les plantes mêmes, à l’eau de javel (un produit banni de chez elle depuis longtemps), de manière à rendre tout ça bien propre, et pas naturel du tout, en tout cas invivable pour d’immondes insectes qu’on n’a pas priés de venir là


Les pucerons, les fourmis, les araignées, les abeilles, quelques papillons de passage, les coccinelles, et mêmes les punaises, les moustiques et autres guêpes sont bienvenus au 7ème. Mais là, non !


Sarah se demande si elle ne risque pas, une fois de plus, – mais pour une raison inédite – l’internement, si des fleurs en plastique ne seraient pas une solution. Elle a le sentiment désormais de comprendre les gens phobiques. D’ailleurs, impossible de compter le nombre de fois où elle s’est lavé les mains dans la journée. Elle jure qu’elle ne ricanera plus jamais de la peur d'une petite araignée, n'osera plus un mot contre les agriculteurs qui glyphosatent leurs champs au péril de leur vie, imaginant le sentiment d’impuissance et de haine qui doit s’emparer d’eux quand leurs plantations se font envahir


A partir de ce moment-là, elle sait que quelque chose a changé. Pour preuve, elle se sent presque soulagée de devoir se rendre à ce rendez-vous à la banque, l’obligeant à sortir de chez elle et à penser à autre chose


Dans le métro, elle envoie un message à Martín. Ok pour la manière forte


Quand elle rentre le soir, il s’apprête à attaquer le balcon, ferme la porte-fenêtre en la prévenant. Ça devra rester fermé malgré la chaleur. Après l'empoisonnement, elle ne peut s’empêcher de regarder par la fenêtre et de s’excuser auprès des fourmis qui passent leurs derniers instants à s’agiter en tous sens, sûrement déboussolées qu’elles sont par l’hécatombe qui vient de se produire et le neurotoxique qui fait son effet

En ce mois de juillet 2022, les passagers du métro ont sacrifié leurs bronches en lisant

Julie PARSONS Noir dessein

Orson Scott CARD ENDER La saga des ombres

Graham SWIFT Le dimanche des mères

Blaise CENDRARS La vie dangereuse

Cristina CABONI Le parfum des sentiments

Caleb CARR L’Aliéniste

PRESTON & CHILD Mortel sabbat

Les quatre accords toltèques

Anne BEREST La carte postale

Jean-Baptiste del AMO Une éducation libertine

Virginie DESPENTES Vernon subutex

Violette SZABO

Joyce Carol OATES Un livre de martyrs américains

Stefan ZWEIG Amok

Zoé BESMOND de SENNEVILLE Journal de mes oreilles

DUMAS Le comte de Monte Cristo

Danny OPPENHEIMER Psychologix

Edgar MORIN Les souvenirs viennent à ma rencontre

Pieter de Hooch Un peintre à l’infini

Eric-Emmanuel SCHMIDT La part de l'autre

Gilles LEGARDINIER Ça peut pas rater

Fanck HERBERT Les enfants de Dune

Léonora MIANO La saison de l’ombre

Ito OGAWA La République du bonheur

Françoise BOURDIN Hors saison

Maurice PONS Les saisons

Pascal IDE Recevoir pour donner

Joël DICKER

Vicenzo CICCHELLI K-pop Soft power et culture globale

Franck THILLIEZ Il était deux fois

Kimberly McCREIGHT Tu ne me dis pas tout

Alice DESBIOLLES L’éco-anxiété

Edward CAREY Petite

Tenoua (revue)

Jorn de PRÉCY Le jardin perdu

Arthur SCHOPENHAUER L’art d’avoir toujours raison

Francis EUSTACHE (sous le dir. de) Mémoire et émotions

Yurval Noah HARARI Sapiens

Madeline MILLER Circé

Faucheuse

REVAY La louve blanche

Romain GARY La promesse de l’aube

Maxime CHATAM

Colson WHITEHEAD Under ground railroad

KAWARATA

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